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Serbie

Le Kosovo fait voler en éclats la «cohabitation» serbe

Boris Tadic, le président serbe, appelle à voter aux législatives d'octobre et veut donner une large autonomie locale aux Serbes du Kosovo. 

		(Photo: AFP)
Boris Tadic, le président serbe, appelle à voter aux législatives d'octobre et veut donner une large autonomie locale aux Serbes du Kosovo.
(Photo: AFP)
Le dossier du Kosovo est en train de provoquer une sérieuse crise politique en Serbie. Le président de la république, Boris Tadic, a en effet appelé les Serbes du Kosovo à participer aux élections parlementaires du 23 octobre organisées par la communauté internationale dans cette province administrée par les Nations unies, prenant à contre-pied les positions du gouvernement.

De notre correspondant à Belgrade

La déclaration très solennelle du président de la république, mardi soir, est allée à l’encontre du consensus quasi-unanime qui prévalait dans la classe politique serbe. Le week-end dernier, le patriarche Pavle avait même écrit une lettre ouverte aux autorités politiques, et le Saint Synode de l’Église orthodoxe serbe s’est prononcé contre la participation des Serbes à ces élections.

En effet, alors que les Serbes avaient participé aux précédentes élections législatives de 2001, leur situation ne s’est pas du tout améliorée au Kosovo, où ils survivent toujours dans des enclaves et des ghettos. Pour l’Église orthodoxe et la plupart des représentants serbes du Kosovo, il n’est donc pas question de participer à des élections organisées par la communauté internationale tant que celle-ci ne sera pas en mesure de garantir des conditions minimales de sécurité. Le Premier ministre, Vojislav Kostunica, et le gouvernement de Serbie, dominé par des «nationalistes modérés», très sensibles aux arguments de l’Église, ont repris à leur compte l’appel au boycott.

En prenant une position inverse, le président démocrate élu en juin dernier met donc à mal la fragile cohabitation qui prévalait jusqu’à présent. Boris Tadic a assorti cependant son appel d’importantes conditions : il a mis la communauté internationale en demeure de reconnaître une très large autonomie locale aux Serbes du Kosovo, qui comprendrait notamment des compétences en matière de police, de justice, de santé et d’éducation. Si ces conditions ne sont pas remplies dans un délai de trois mois après la formation du gouvernement provisoire du territoire, les députés serbes au sein du futur Parlement du Kosovo rendront leurs mandats. Dix sièges sont réservés aux Serbes dans le Parlement, et deux listes serbes sont actuellement enregistrées. L’immense majorité des Serbes du Kosovo risque cependant de bouder les urnes.

Deux approches qui s'affrontent

Boris Tadic revendique une approche «constructive», alors que des négociations sur le statut final de la province serbe placée sous protectorat international depuis juin 1999 doivent s’ouvrir en 2005. Alors que les pressions s’accentuent en faveur du transfert à l’Union européenne du mandat des Nations unies et de la reconnaissance d’une indépendance «conditionnelle» ou «progressive» du Kosovo, le souci de Boris Tadic est d’éviter une marginalisation politique de la Serbie et des Serbes du Kosovo.

L’entourage du Premier ministre Kostunica semble faire un calcul différent, en supposant que de nouvelles violences comparables à celles du mois de mars dernier sont inévitables. Pour Dusan Janjic, directeur du Forum belgradois pour les relations interethniques, «certains font le choix du pire, en se préparant déjà à une offensive finale des extrémistes albanais contre les enclaves serbes du Kosovo central, et préfèrent préparer la séparation d’une région serbe homogène au nord du Kosovo».

La prise de position de Boris Tadic a suscité une véritable tempête politique à Belgrade. Le Parti radical serbe (extrême-droite nationaliste) a engagé une procédure de destitution du président, accusé de trahir les intérêts nationaux et de violer la Constitution, en avalisant «l’occupation» du Kosovo. Pour que cette procédure puisse s’engager, il ne manque aux radicaux que deux voix au sein du Parlement, qui ne devraient pas être difficiles à trouver. Seconde étape, la destitution du président doit être approuvée par au moins 50% des inscrits, dans le cadre d’un référendum populaire. Étant donné l’abstentionnisme chronique des Serbes, cette étape sera difficile à franchir. Dans le cas de figure où le Parlement avalise la procédure sans que les électeurs ne l’approuvent, la Constitution prévoit la dissolution du Parlement. Certains se demandent donc à Belgrade si le but réel des radicaux, confortés par leur nouvelle avancée aux élections locales, n’est pas de faire chuter le gouvernement plutôt que d’obtenir la destitution du président.

Dans l’immédiat, le Parti socialiste de Serbie, la formation toujours présidée depuis La Haye par Slobodan Milosevic, qui apporte son soutien sans participation au gouvernement actuel, se retrouve en position d’arbitre au Parlement.

Les Serbes du Kosovo, représentés par une multitude de porte-parole aux intérêts souvent contradictoires et à la légitimité très faible, abordent ainsi plus divisés que jamais le scrutin du 23 octobre et la perspective des négociations finales du Kosovo. La Serbie, quant à elle, risque de connaître un nouveau round électoral, après les scrutins à répétition de 2004. Les autorités de Belgrade, affaiblies, auront de toute manière du mal à s’imposer comme des interlocuteurs de poids face à la communauté internationale et un camp albanais soudé autour de la revendication d’indépendance du Kosovo.

par Jean-Arnault  Dérens

Article publié le 10/10/2004 Dernière mise à jour le 10/10/2004 à 08:17 TU