Irak
Le pays sunnite s’embrase
(Photo : AFP)
Les soldats américains, qui en moins de dix jours ont réussi à contrôler la majorité des quartiers de la «Mecque des moudjahidin», sont aujourd’hui forcés de reconnaître que si la ville rebelle est tombée aussi facilement, c’est bien parce qu’elle a été désertée par ses combattants qui ont ainsi évité le combat frontal avec une armée plus puissante et mieux entraînée. Annoncée pourtant comme décisive par Washington, la bataille de Falloujah semble avoir au contraire provoqué un embrasement dans plusieurs villes du centre et du nord de l’Irak. Dès le lancement de l’offensive contre la «cité des mosquées», la rébellion sunnite a en effet multiplié ses attaques, ouvrant notamment un nouveau front à Mossoul, la troisième plus grande ville du pays jusque-là épargnée par les violences. La capitale du Nord a ainsi échappé trois jours durant au contrôle des autorités irakiennes, les rebelles ayant pris le contrôle des administrations et de plusieurs commissariats de police. Déterminés à ne pas laisser se répéter le scénario de Falloujah, quelque mille deux cents militaires américains sont venus renforcer l’action des peshmergas –les combattants kurdes appelés dès la semaine dernière en renfort par le gouverneur de la ville– en lançant mardi une opération visant à rétablir l’ordre dans cette agglomération de plus d’un million d’habitants.
Depuis le lancement de l’assaut contre Falloujah, les villes de Ramadi, Baaqouba, Samarra et Baïji sont en effervescence, théâtre d’intenses combats. Selon le New York Times, la guérilla a attaqué des postes de polices dans ces agglomérations à majorité sunnite mais a également mené des opérations suicide contre des convois militaires américains à l’aide de véhicules piégés. «Cette vague d’attaques menée en territoire sunnite indique que les rebelles sont prêts à propager la guerre malgré la perte de leur fief de Falloujah», estime le quotidien qui précise que les insurgés, qui n’ont eu aucun mal à mettre en déroute les forces de sécurité irakiennes au cours de plusieurs attaques coordonnées, ont causé de sérieux dégâts dans de nombreux secteurs de l’économie pétrolière. Cette stratégie du chaos en pays sunnite, qui n’épargne pas non plus Bagdad, semble obéir à une tactique de combat à long terme contre les Américains. «Ils veulent réitérer en Irak ce que les moudjahidin afghans ont réussi contre les Soviétiques», souligne Joost Hilterman. Selon cet expert de l’International crisis group, même si Falloujah est gagnée, le combat continuera ailleurs et les insurgés pourraient même revenir dans la ville rebelle en raison de la faiblesse des forces de sécurité irakiennes et de l’incapacité de l’armée américaine à contrôler tout le pays. «Les Américaines contrôlent des institutions, peuvent protéger certaines personnes et sont dans des bases fortifiées dans le désert, c’est tout», insiste cet expert.
Un prix politique lourdDans ce contexte, le prix à payer pour la prise de Falloujah risque d’être bien lourd pour le Premier ministre Iyad Allaoui. «C’est peut-être une victoire militaire mais c’est sûrement une catastrophe politique», analyse un observateur de la scène irakienne. L’assaut lancé contre la ville rebelle semble en effet avoir soudé la communauté sunnite, jusque-là plutôt divisée, contre le chef du gouvernement. Plusieurs rencontres ont en effet réuni ces derniers jours à la mosquée Ibn Tanmiya de Bagdad –fief de l’opposition salafiste liée à la guérilla– des membres du Comité des oulémas, la principale organisation religieuse sunnite, des responsables du Rassemblement des démocrates indépendants d’Adnane Pachachi –un parti laïque pro-occidental– ainsi que des membres du Parti islamiste, qui s’est récemment retiré du gouvernement, et des partisans du Rassemblement monarchiste. Tous opposés à l’offensive contre Falloujah, ces mouvements sunnites menacent de boycotter les élections du 27 janvier prochain destinées à désigner les 275 membres de l’Assemblée nationale constituante. Or ce refus de participation de la minorité sunnite à un scrutin jugé crucial pourrait bien ruiner les efforts du Premier ministre d’unifier le pays.
Mais au-delà de ce scrutin, la bataille de Falloujah semble avoir creusé le fossé entre sunnites et chiites en Irak, laissant se profiler le spectre d’une guerre civile dans le pays. L’un des principaux émirs salafistes a en effet sévèrement critiqué la semaine dernière le silence du grand ayatollah Ali Sistani. «Est-ce que ce qui se passe à Falloujah n’intéresse pas les chiites ? Falloujah n’est-elle pas une ville irakienne et ses habitants les fils de cette patrie», avait-il lancé. Son arrestation par les forces américaines, ainsi que celle de plusieurs imams du Comité des oulémas, n’est pas faite pour arranger les choses et risque au contraire d’accroître les tensions.
par Mounia Daoudi
Article publié le 16/11/2004 Dernière mise à jour le 16/11/2004 à 17:22 TU