Chronique Médias
Le règne aura duré treize ans. Treize ans pendant lesquels Jean-Marie Colombani a été le maître du Monde, passé sous son règne d’un quotidien de référence à un groupe de presse. Mardi 22 mai, Colombani, qui briguait un troisième mandat, a été désavoué par ses troupes, alors qu’il était le seul candidat en lice. Pour être réélu, JMC, comme on l’appelle, devait réunir 60% des suffrages des journalistes. Il en est loin. Moins de 49% des votants se sont prononcés en sa faveur.
Alors, évidemment, la question qui se pose : pourquoi un tel désaveu ? Tout d’abord, le bilan financier du groupe est contesté. Pour consolider son assise, Colombani s’est lancé dans une stratégie d’acquisitions à la Jean-Marie Messier, en rachetant, par exemple, le Midi Libre et ses filiales, ainsi que les Publications de la vie catholique, l’éditeur de Télérama. Un joli portefeuille, certes, sauf que cette politique coûte cher. En multipliant les montages financiers, Jean-Marie Colombani a également fait exploser la perte cumulée du groupe, qui se monte à 146 millions d’euros en six ans.
D’où une dette qu’il a bien fallu absorber. Pour renflouer les caisses, Colombani a fait appel à des actionnaires extérieurs, comme Saint-Gobain, le Crédit mutuel, ou des groupes comme l’espagnol Prisa, le Nouvel Observateur ou encore Lagardère. Ces actionnaires contrôlent pour l’heure 47% du groupe Le Monde. Mais ils ont pris peu à peu une part grandissante, ce qui provoque l’inquiétude des actionnaires internes, dont la SRM, Société des rédacteurs du Monde, qui redoute une perte d’indépendance du titre. Avoir Lagardère, ami affiché de Sarkozy, comme actionnaire, voilà qui n’est pas neutre. Même si Jean-Marie Colombani a crié haut et fort son soutien à Ségolène Royal lors des présidentielles. Une ficelle que beaucoup ont jugé un peu grosse.
Rejet d’une certaine manière de diriger la presse
Jean-Marie Colombani s’est peut-être un peu avancé. « J’incarne le Monde comme aucun de mes prédécesseurs. Je n’y peux rien. Ce sont les lecteurs qui le disent », déclarait-il encore il y a quelques temps. Sauf que JMC, accusé de se comporter en monarque absolu, a été désavoué par sa base. Confiné dans les hautes sphères du pouvoir, le patron de presse a fini par se couper de ses journalistes. Si 90% des cadres se sont prononcés en sa faveur, de nombreux journalistes ont voté contre sa reconduction. Le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen paru en 2003, La Face cachée du Monde, avait déjà sérieusement écorné l’image de l’homme de presse. On l’accusait surtout d’avoir tenté de monnayer l’influence du quotidien Le Monde auprès des éditeurs, en réclamant une somme substantielle après avoir mené une opération de lobbying en faveur de la presse auprès du gouvernement Jospin. Néanmoins, Colombani a toujours été attaché à préserver l’indépendance de son journal. Il n’a jamais cherché à modifier les statuts de la Société des rédacteurs, celle-là même qui le condamne aujourd’hui.
Pour l’heure, le Conseil de surveillance présidé par Alain Minc qui devait se tenir vendredi 25 mai a été reporté au 4 juin prochain. Le sort de Colombani y sera définitivement fixé. Pour lui succéder, on évoque le nom de Philippe Thureau-Dangin, directeur fondateur de Courrier international, mais surtout celui de Pierre Jeantet, actuel directeur général du groupe et ancien patron de Sud-Ouest, qui serait soutenu autant par Alain Minc que par la Société des rédacteurs.par Delphine Le Goff
[26/05/2007]
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