Rechercher

/ languages

Choisir langue
 

Littérature

Russell Banks : un patricien en colère

par Tirthankar Chanda

Article publié le 06/03/2008 Dernière mise à jour le 07/03/2008 à 15:28 TU

Russell Banks DR

Russell Banks
DR

En 11 romans et 5 recueils de nouvelles, Russell Banks a brossé un portrait saississant de l’Amérique contemporaine, malade de  ses injustices sociales et économiques et de ses guerres impériales. Ses récits donnent la voix aux oubliés de l’opulence américaine et critiquent avec véhémence les puissants et les profiteurs. Né en 1940 dans une famille ouvrière défavorisée, Banks s’est hissé au premier rang des écrivains de son pays par la force de sa volonté et par la puissance de son imagination. Paradoxalement, son succès social et économique est l’incarnation même du rêve américain dont l’écrivain dénonce le dysfonctionnment dans les pages de ses romans. Rencontre.

« On écrit un roman pour se confronter à un mystère », aime rappeler le romancier américain Russell Banks dont le seizième ouvrage de fiction La Réserve vient de paraître en traduction française. De passage à Paris pour le lancement de son nouveau roman, l’écrivain quasi-septuagénaire à l’allure de patricien jovial mais rebelle, comme le suggère le petit diamant qui brille à son oreille, en a donné récemment une lecture émouvante dans un grand théâtre parisien, s’attardant longuement sur le thème central de la rencontre de son héros avec une « femme fatale » des années 1930. Mais la principale énigme dont il est question dans ce nouveau roman est sans doute celle de la société américaine douloureusement polarisée entre riches et pauvres, puissants et marginaux. Cette polarisation, Banks en a fait la matière même de son oeuvre engagée et compassionnelle, l’observant, pour la première fois dans son nouveau roman, du côté des nantis, taraudés qu’ils sont, eux aussi, par leurs secrets de famille honteux et inavouables. 

DR

DR

L’intrigue de La Réserve se déroule sur la rive d’un lac des Adirondacks dans l’Etat de New York, au sein du cadre majestueux et sauvage d’une nature préservée pour le seul bénéfice de quelques « happy few ». Cet endroit de plusieurs miliers d’hectares, c’est la « Réserve » éponymique, au coeur de laquelle la richissime famille Cole, comme quelques autres familles de la haute bourgeoisie de la côte est, possède un chalet luxueux. Nous sommes à l’été 1936. Le roman s’ouvre sur une soirée mondaine que donnent les Cole à l’occasion de la fête de l’Indépendance. La tranquillité des lieux est perturbée par l’arrivée tonitruante d’un invité surprise Jordan Groves, à bord de son hydravion bruyant. Artiste riche et célèbre, connu pour ses positions gauchistes, ce dernier va semer la pagaille chez ses hôtes et en accélérer la désintégration.


De Groves, son épouse dira plus tard dans le roman, qu’il « aurait souhaité être le célèbre artiste Jordan Groves mais aussi (...) l’un de ceux qu’il percevait comme les opprimés, les victimes que foulent aux pieds les riches et les puissants. (...) Il voulait être l’un d’entre eux. Il les enviait d’être sans pouvoir. Cette absence de pouvoir était pour lui le signe d’une innocence à laquelle il avait renoncé depuis longtemps, depuis le moment où , de retour de la guerre, il avait refusé de travailler aux côtés de son père charpentier, abandonné son épouse de guerre et s’en était allé vers l’est, à New York, pour devenir artiste ». Ce portrait est aussi celui de l’auteur qui, comme son protagoniste Jordan Groves, est l’illustration même de la réussite éclatante du rêve américain. 

Issu lui aussi d’un milieu modeste, d’un père plombier et alcoolique et d’une mère qui s’est retrouvée seule à la tête d’une famille à nourrir et à élever, Russell Banks a connu une jeunesse difficile et turbulente, a fait de la prison pour vol de voiture, avant de trouver son salut dans les livres et dans l’écriture. « Si je n’étais pas devenu écrivain, dit-il, j’aurais certainement péri jeune, sur un parking devant un bar de Floride ! » Banks est souvent revenu sur l’existence à base de drogue, d’alcool et de violence qu’il menait dans les années 1970 quand il a commencé à écrire, encouragé par Nelson Algren qui avait lu ses premiers textes. L’écriture va lui permettre de se discipliner, de comprendre et organiser le chaos de sa propre vie à travers une fiction qui revient de manière obsessive sur les blessures fondamentales de sa vie : la violence familiale, l’absence du père et les duretés du quotidien.

Ces thèmes traversent toute l’oeuvre de Russell Banks, peuplée pour l’essentiel de marginaux, de laissés-pour-compte, de parias du rêve américain. Ses modèles : Walt Whitman, Jack Kerouac et Nelson Algren. « Je n’avais jamais pensé pouvoir être écrivain avant de lire Sur la route de Kerouac à 18 ans, a expliqué récemment l’Américain à une journaliste canadienne. Son passé, ses antécédents étaient similaires aux miens. Il venait de Nouvelle-Angleterre, d’une famille d’ouvriers, rien ne le prédestinait à écrire, et malgré tout, il a prouvé qu’on pouvait le faire, être pris au sérieux, en tant qu’écrivain et artiste. » A Whitman, il a emprunté sa voix authentiquement populaire et à Algren « ce mélange d’agressivité envers le pouvoir et profonde compassion pour les victimes de ce pouvoir » qui caractérise, selon les propres mots de Banks, l’oeuvre de l’amant malheureux de Simone de Beauvoir.

DR

DR

Peintre des injustices sociales qui ont transformé le rêve américain en un cauchemar pour nombre de ses concitoyens, Banks analyse dans ses premiers romans comment la classe et la race structurent la société américaine. Il s’est également intéressé de près aux conséquences humaines et géo-politiques de l’impérialisme américain. Notamment en Afrqiue et aux Antilles. Mettant en oeuvre ce qu’il appelle une « bipolarité » métaphorique, il explore les rapports de domination et d’incompréhension qu’entretient l’Amérique avec cet ailleurs lointain et pourtant si proche. Ainsi, dans Le Livre de la Jamaïque (1980), il met en scène à travers l’expérience d’un anthropologue de New England en manque d’exotisme, l’effondrement des certitudes du Blanc colonisateur face à un monde inconnu et énigmatique. Le très beau roman Continents à la dérive, nominé pour le prestigieux prix Pulitzer lors de sa parution aux Etats-Unis en 1986, se situe dans le monde des contrebandiers et des boat-people haïtiens. A travers les destins croisés d’un contrebandier blanc et d’une réfugiée haïtienne qui, fuyant la misère de son île, tente de se réinventer, Banks explore la politique de la race qui sous-tend, selon lui, l’histoire américaine depuis 1492. Sous le règne de Bone (1995) réécrit l’histoire de Huckleberry Finn en la situant en partie dans le monde la délinquance juvénile des « inner cities » et en partie dans la Caraïbe. Le roman le plus connu dans cette veine est sans doute American darling (2005) dont l’action se situe entre le Libéria et les Etats-Unis. Ce livre explore à travers le parcours d’une jeune femme engagée dans les mouvements contestataires des années 60, les rouages et les ambiguïtés de la politique étrangère américaine. Cet intérêt jamais interrompu de Banks pour le tiers monde et les tropiques s’inscrit dans la logique générale de son oeuvre : un travail profondément engagé qui explore, dans la tradition des grands romanciers américains (Dos Passos, Steinbeck, Heminway, Faulkner), les fractures sociales de son pays et de son temps.

Célébré aujourd’hui comme l’un des écrivains majeurs de sa génération, connu dans le monde entier grâce aux traductions de ses livres en une vingtaine de langues et grâce aussi à l’adaptation cinématographique de plusieurs de ses romans (AfflictionDe beaux lendemains, entre autres), Russell Banks fait partie de l’establishment littéraire de son pays. Il est membre de l’Académie américaine des Arts et Lettres, professeur de « creative writing » dans les universités huppées de Princeton et de Columbia, et last but not least, président fondateur du réseau nord-américain des villes refuges qui accueillent tous les ans des écrivains menacés dans leur pays.

L’homme n’a toutefois jamais oublié d’où il vient. Pour payer sa dette envers la société, mais aussi parce qu’il croit au pouvoir des récits, il rend régulièrement visite à de jeunes détenus dans la prison de sa région pour les aider à écrire leurs récits de vie dans leur propre langage. « Quand on a été humilié, vaincu, spolié, dit-il, c’est par le biais du langage et de l’imagination que l’on peut regagner un peu de ce qu’on a perdu ». L’auteur d’Affliction, sans doute le roman le plus autobiographique de Banks, en sait quelque chose.

La Réserve par Russell Banks. Traduit de l’anglais par Pierre Furlan. Ed. Actes Sud. Les précédents romans de Banks sont également disponibles aux éditions Actes Sud.

portrait

Théâtre

(Photo : Cosimo Mirco Magliocca)

Catherine Hiegel : «J’apprivoise les planches»

La comédienne monte L’Avare à la Comédie-Française. Des retrouvailles avec Molière, un auteur qu’elle a joué et mis en scène à maintes reprises en quarante ans de maison. Doyen du Français, Catherine Hiegel se définit avant tout comme « une travailleuse acharnée ». Voire obstinée.

14/10/2009 à 08:41 TU

Rentrée littéraire

Marie NDiaye(Photo : C. Hélie/ Gallimard)

Marie Ndiaye, une écrivaine atypique

Quotidiens, magazines, critiques... Tous font du nouveau roman de la Française l'un des événements de la rentrée 2009. Trois femmes puissantes (Gallimard) est le titre de ce nouveau récit qui entrecroise trois destins de femmes entre l'Afrique et l'Europe. Rencontre avec une auteure à part.   

31/08/2009 à 08:38 TU

Cinéma

© Studio Canal

Sandrine Bonnaire, sans fard et sans reproches

Elle illumine ce début de mois d’août où on la retrouve à l’affiche de Joueuse, le premier long-métrage de Caroline Bottaro. Elle c’est Sandrine Bonnaire, la talentueuse actrice française révélé dans A nos amours de Maurice Pialat. Rencontre.

14/08/2009 à 13:22 TU

Photographie

Ferdinando Scianna.(Photo : E. Scianna)

Ferdinando Scianna : hommage à ses compagnons de voyage

Le photographe italien occupe le premier étage de la Maison européenne de la photographie, à Paris, où est présentée une rétrospective de son œuvre intitulée La géométrie et la passion. La première jamais montée en France. Quand l’image se fait histoire, rencontre avec un conteur aux accents siciliens.

31/07/2009 à 13:48 TU

Rencontres d'Arles

Robert Delpire© Sarah Moon

Robert Delpire, passeur d’images

Editeur, organisateur d’expositions, Robert Delpire est à l’honneur des 40e Rencontres photographiques d’Arles (7 juillet-30 septembre). A 83 ans, il est l’une des personnalités incontournables de l’histoire de la photographie. Retour sur soixante ans d’un album photos riche en découvertes.

13/07/2009 à 07:15 TU

Littérature

© Grasset

Michel Le Bris, l’homme aux semelles de vent

Du 30 mai au 1er juin, le festival Etonnants Voyageurs fête ses vingt ans d’existence. L’occasion de pousser sur le devant de la scène, son président et fondateur, Michel Le Bris, 65 ans, qui publie par ailleurs une autobiographie, Nous ne sommes pas d’ici. Aux éditions Grasset.

29/05/2009 à 13:17 TU

Littérature

(Photo : J. Sassier/ Gallimard)

Chamoiseau ou portrait de l’artiste en militant de la créolisation

L'écrivain martiniquais publie un nouveau roman, Les neuf consciences du Malfini. Si l'ancien Prix Goncourt - c'était en 1992 pour Texaco - poursuit son oeuvre littéraire, il n'en reste pas moins un ardent militant de la cause créole. Retour sur un parcours entre poétique et politique.  

11/05/2009 à 14:49 TU

Photographie

Marc Riboud© Martin Argyroglo

Marc Riboud : «Je n’ai pas arrêté de faire des photos»

Qu’on se le dise : Marc Riboud, 85 ans, est toujours aussi curieux. Cinquante ans à sillonner les routes du monde entier n’ont pas entamé son envie de photographier… et encore moins de parler. Le micro allumé, les anecdotes foisonnent.

01/04/2009 à 15:36 TU

Salon du livre

© Gallimard

Carlos Fuentes, romancier de la ville et du temps

Locomotive de la délégation mexicaine invitée, cette année, du salon du livre de Paris, Carlos Fuentes est l'une des principales vedettes de cette 29e édition. A 80 ans, il publie un recueil de nouvelles, Le Bonheur des famille. Portrait d'un patriarche. 

16/03/2009 à 08:33 TU

Cinéma

Miou-Miou(Photo : Elisabeth Bouvet/ RFI)

Miou-Miou : la vie devant soi

L’actrice française est à l’affiche d’un premier film, Pour un fils, sur les écrans à partir de ce 4 mars. Quarante ans après ses débuts sur les planches du Café de la Gare, Miou-Miou ne cultive pas la nostalgie. A 59 ans, elle préfère parler de ses projets plutôt que d’égrener ses souvenirs.  

13/03/2009 à 08:53 TU